Plain jeux : le jouet comme métaphore

Le tableau " Autoportrait mécanique ", daté de 1986, marque le tournant majeur de la production artistique de Claude Bibeau, autant dans ses sujets que dans le médium - il passera bientôt de l'acrylique à l'huile - ou encore ses encadrements dont certains deviendront de véritables sculptures.

Il a alors dépassé la trentaine et sa vision du monde, auparavant teintée d'idéalisme de jeunesse et d'une certaine naïveté, commence à changer rapidement. Son œuvre prend alors l'allure d'une quête de sens, d'une réflexion plus profonde sur la condition humaine, en tout premier lieu sa propre condition. Dès lors, paradoxalement, la présence humaine est bannie du tableau et n'a le droit d'y reparaître que sous forme idéalisée, transformée en jouet. Les personnages, les décors, les accessoires, tout se transpose alors dans un univers habité par des jouets. Il en viendra même plus tard à éviter la représentation humaine pour ne s'intéresser qu'aux animaux, sauf dans quelques exceptions.

Dans une entrevue qu'il accordait à la revue Parcours en 94, ne dit-il pas : " Le monde de l'enfance, que nous explorions, nous paraissait plein de sagesse et de simplicité. Dans l'esprit du courant Peace and Love, nous voulions (transmettre) un message de paix et d'amour. Depuis, j'ai perdu mes illusions. Je n'ai plus la naïveté de croire que le monde peut changer. La bêtise, la violence et la haine perdureront tant qu'il y aura des hommes. Lorsque nous serons tous ensevelis sous la lave, pétrifiés comme les habitants de Pompéi, alors oui, la paix règnera sur la terre. " Ces propos ne sont pas ceux de l'amertume ou du désespoir, mais bien l'expression d'une certaine lucidité que confère la proximité de la mort.

C'est au cours de cette période qu'il vivra la perte de plusieurs de ses proches amis, dont celle de Michel Gagnon, son premier amant, avec qui il aura partagé sa résidence pendant 14 ans, et celle de son jeune frère Robert. C'est aussi à cette époque qu'il apprend sa séroconversion au VIH et celle de son ami Uwe. Au début des années 90, cette nouvelle est une condamnation à une mort souffrante dans un délai relativement bref. Le tournant tragique que prend alors sa vie transparaît dans ses œuvres, autant dans la façon qu'il semble fuir ou maquiller une réalité angoissante que dans sa façon de la transposer pour chercher à lui donner un sens. En octobre 1997, le décès subit de son ami Uwe von Harpe, sonnera le glas de sa carrière de peintre. Ce deuil majeur, après 17 ans d'une relation empreinte de passion, de camaraderie et de profond respect mutuel, l'amène à cesser de peindre. Sa santé se détériore lentement par la suite et il s'éteint entouré de quelques proches le 30 juillet 1999.

Les œuvres de la période finale de la carrière de Claude Bibeau sont loin d'être puériles, ludiques ou amusantes, comme pourrait nous le faire croire une lecture superficielle. Tout comme la petite étoile qu'il a dissimulée dans ses tableaux en guise de griffe secrète et qu'il nous invite à chercher, ce n'est qu'en analysant ses compositions et les thèmes qu'il aborde, replacé dans le contexte de sa vie, qu'on peut arriver à en décrypter le contenu. On y peut lire une métaphore sur la destinée humaine, sur la réalité que nous voyons et qui n'est peut-être qu'une mise en scène, une fiction, un jeu tragique que nous jouons tous sans en prendre conscience.

Un jeu qui amuse qui ?

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